Laos: les limites de la lutte internationale contre la culture du pavot
dans le Triangle d’Or

 

 

Texte paru en 1996
Yann Bisiou
Maître de Conférence
Université Paul Valéry – Montpellier III

 

  Résumé : La lutte internationale contre la production de drogues, et plus particulièrement d'opium, est largement inefficace. Au Laos la culture de l'opium est un pis-aller pour les paysans à qui elle fournit un médicament utile et un revenu de complément. La développement de cultures de substitution peut réussir. Mais le coût de ces programmes est élevé et les financements internationaux insuffisants. Quant à l'organisation d'une répression internationale par le biais de "modèles de lois" élaborés par le PNUCID, elle paraît totalement inadaptée et même dangereuse.

 

 

            Le Triangle d’or, aux confins de la Thaïlande, du Myanmar (Birmanie), de la Chine et du Laos, reste l’une des principales zones de production de l’opium, avec le Croissant d’Or, en Afghanistan et au Pakistan. En application des conventions internationales de 1961 et 1988, le Programme des Nations-Unies pour le Contrôle International des Drogues (PNUCID) et la communauté internationale cherchent à supprimer la culture du pavot dans la région. Depuis plus de dix ans les projets se succèdent et des progrès ont été enregistrés, en Thaïlande notamment . Pourtant, bien qu’elle soit animée des meilleures intentions, l’action internationale apparaît souvent insuffisante, parfois inadaptée et génératrice d’effets pervers. La lutte contre l’opium au Laos en fournit un exemple peu connu.

 

 

La culture du pavot au Laos: un problème complexe

 

 

            Le Laos se situe au coeur du Triangle d’Or. C’est un pays producteur et consommateur d’opium ainsi qu’un pays de transit pour l’héroïne. En 1993, le Gouvernement et le PNUCID estimaient la production d’opium à 125 ou 130 tonnes, les deux-tiers étant consommés au Laos, le reste - environ 45 à 50 tonnes - pouvant alimenter le trafic. Le nombre d’usagers est également préoccupant. 2% de la population totale des tribus montagnardes, soit 42 000 personnes consomment quotidiennement de l’opium.

 

            La culture du pavot à opium dans la région n’est pas récente. Elle est attestée dès le milieu du XIXème siècle, lors de l’établissement du Protectorat de la France sur le Laos. Elle dépasse largement le Triangle d’Or pour concerner les dix provinces du Nord-Laos depuis la frontière Thaï jusqu’au Vietnam. Elle est essentiellement le fait des Lao Seung, les ethnies H’mongs et Yaos qui émigrèrent de Chine pendant le XIXème siècle.

 

            Le pavot est cultivé de façon archaïque, sans engrais, selon la technique du brûlis. La plantation a lieu à la saison des pluies - après l’ensilage du riz - et la récolte de l’opium dure de décembre à mars. Cette tâche occupe toute la famille. Il faut inciser manuellement chaque tête de pavot puis, le lendemain matin , recueillir le suc oxidé, l’opium brut. Les moments de liberté sont mis à profit par les femmes pour confectionner le papier de bambou qui sert à emballer les boules d’opium. Cet opium est ensuite vendu ou échangé sur les marchés contre des tissus, des vêtements, de l’argent pour les bijoux, des outils ou du bétail.

 

            La culture du pavot demeure une composante essentielle de l’économie des tribus, comme au XVIII ou au XIXème siècle. Près d’un tier des villages du Nord Laos sont impliqués, 17% des foyers des 10 provinces concernées. Dans ces montagnes pauvres et isolées, l’opium est la seule denrée à forte valeur ajoutée, facile à transporter et à écouler. Même si le revenu qu’il procure n’est pas considérable - probablement quelques centaines de dollars par an - c’est souvent la seule ressource des paysans. Il est très difficile d’estimer avec précision l’importance exacte de ce revenu en raison de la grande disparité qui existe dans la taille des exploitations ou leur rendement à l’hectare, ainsi que dans les prix de vente de l’opium brut. Les récoltes sont, en moyenne de 500 g à 3 kg par an et par famille, mais certains producteurs récoltent plus de 10 kilos. Par ailleurs, le prix de l’opium subit d’importantes variations tant saisonnières qu’annuelles. Dans une même année, l’opium est plus cher au début et à la fin de la saison - lorsque l’approvisionnement est insuffisant pour répondre à la demande - il décroit en revanche au plus fort de la récolte. D’une année sur l’autre, on constate la même disparité. Après avoir diminué entre 1991 et 1992 pour atteindre 70$ au kilo - 350 Frs - le prix semble être remonté pour atteindre plus de 200$ en janvier 1995 - 1000 Frs - près de la frontière vietnamienne. Les campagnes d’éradication massives au Vietnam pendant la saison 1994-1995 expliquent peut-être cette envolée des prix.

 

            L’intérêt économique de l’opium se double d’un intérêt sanitaire. En l’absence de tout système de santé primaire, l’opium est bien souvent le seul médicament disponible dans les montagnes. Le Laos dispose d’un système de santé insuffisant. Les hôpitaux de province, situés à plusieurs jours de marche des villages, sont dans un état d’extrême dénuement. Les paysans restent donc largement dépendants de l’opium pour se soigner et ils cultivent parfois, à cet effet, une variété de pavot aux fleurs violettes réputée pour avoir un taux de morphine élevé.

 

            L’opium est une panacé contre tous les maux,  douleurs mais également dhiarrées ou bronchites, et cette usage médical est une des principales causes de l’opiomanie. La première prise d’opium a lieu dans un but thérapeutique puis l’usage persiste après la maladie dans un but hédoniste ou “pour que le mal ne revienne pas”. L’image de l’opium réservé au vieux paysan est un mythe. Les usagers ont une trentaine d’années et les adolescents et les femmes ne sont pas épargnés. Lors d’une cure de désintoxication réalisée à l’initiative du PNUCID au printemps 1995, le plus jeune patient avait 17 ans. Il avait commencé l’opium à 13 ans.

 

 

La prohibition internationale de l’opium: une politique inefficace parce qu’inadaptée

 

 

            Pour lutter contre la culture du pavot, le Gouvernement laotien et le PNUCID ont conçu des projets de “développement rural” des régions productrices. Trois projets sont financés par le PNUCID. Celui de Palaveck s’achève sur un succès ; la production d’opium a été supprimée. Le deuxième projet se poursuit dans le Xieng Khouang,  près du Vietnam, et un troisième devrait débuter cette année dans la partie laotienne du Triangle d’Or. D’autres actions sont financées directement par des pays développés. C’est le cas à Houaphan,  avec un projet américain.

 

            Cette politique volontariste parait pourtant bien insuffisante, pour ne pas dire dérisoire. Ces projets sont extrêmement coûteux.  Ils représentent un investissement de 3 à 6 millions de dollars par projet. Tout doit être fait, les routes, l’irrigation, l’acclimatation de nouvelles cultures, le système de santé, la désintoxication, l’éducation, etc... Un projet comme celui de Palaveck a nécessité plus de 5 millions de dollars et il ne concerne qu’une vingtaine de villages sur les 2200 villages producteurs d’opium. Réduire de 30% la production d’opium au Laos coûterait 35 millions de dollars et, pour être efficace, il faudrait agir de même dans les autres pays producteurs. On imagine le coût d’un tel programme en Afghanistan, où la production est estimée à 3400 tonnes.

 

            Alors que le développement rural suppose des investissements considérables, les fonds disponibles diminuent. Les Gouvernements des pays développés, toujours prompts à déclarer leur volonté de lutter contre l’abus de stupéfiants ne sont pas prêts à financer cette action. Si des pays comme l’Allemagne, la Norvège, la Suède ou les Etats-Unis soutiennent des projets de développement rural, si l’Union Européenne envisage de s’y associer, le Japon ou la France en sont absents. Au Laos, le budget du PNUCID a été réduit de plus des 2/3 entre 1994 et 1995 et il a fallu revoir les objectifs à la baisse. Le projet de Xaisomboun, par exemple, qui visait à étendre à toute la province l’action menée à Palaveck a dû être annulé en l’absence de pays donateur.

 

            Dans ces conditions, une politique de réduction des cultures du pavot est illusoire. Le risque est alors de voir la communauté internationale choisir une voie plus répressive en tentant d’obtenir par la crainte ce qu’elle ne peut obtenir par la persuasion.

 

 

La prohibition internationale de l’opium: une politique dangereuse

 

 

            Incapable de substituer sur une large échelle d’autres cultures à celle de l’opium, les pays industrialisés et le PNUCID sont en effet tentés de focaliser leur action sur la répression. Quelques policiers sont formés, des équipements  sont fournis pour lutter contre le trafic et on “suggère” aux pays producteurs d’opium de durcir leur législation pénale.

 

            Ainsi, par exemple, l’article 135 du code pénal laotien réprime le trafic de stupéfiants d’une peine de 10 ans d’emprisonnement mais il ne punit pas la culture du pavot. Les pays donateurs et le PNUCID insistent auprès du Gouvernement pour qu’il modifie le code et qu’il sanctionne la culture du pavot. Le PNUCID élabore des “modèles de loi”, des “codes de la drogue” fortement inspirés de l’ancienne législation française et censés mettre en oeuvre les dispositions des conventions internationales. Mais ces textes font une lecture très répressive des conventions en prévoyant de pénaliser la culture du pavot ou l’usage de stupéfiants, ce que les conventions ne prévoient pas.

 

            Plus encore, cette volonté de répression conduit à des dérives regrettables. Pour satisfaire la communauté internationale, le Gouvernement qui ne peut agir contre les producteurs d’opium poursuit les cultivateurs de cannabis. Des actions d’éradication sont menées dans tout le sud du pays, façon de détourner l’attention du problème de l’opium. Par ailleurs, la vision exclusivement répressive des services juridiques PNUCID entraine l’ONU dans un processus de remise en cause des Droits de l’homme et des libertés individuelles. Le Laos est ainsi invité par le PNUCID à doubler la durée de la garde-à-vue alors que celle-ci peut déjà atteindre plusieurs mois, à supprimer dans certaines circonstances la présomption d’innoncence où à favoriser la délation.

 

            On peut douter de l’efficacité de ces “modèles de lois” inspirés du droit français. L’administration laotienne est peu nombreuse, insuffisamment formée et elle dispose de faibles moyens matériels. L’application de la législation française soulèverait des problèmes insurmontables. En outre sanctionner pénalement la culture du pavot n’aurait aucun effet. En l’absence d’alternative économique, les tribus du Nord Laos ne pourront renoncer à cette unique ressource. Soit on appliquera la loi au risque de provoquer des troubles, Soit on ne l’appliquera pas, au risque de la déconsidérer.

 

 

            La culture de l’opium au Laos remonte au XIXème siècle et depuis cette époque, les tentatives d’interdiction de cette production ont échoué. Pendant toute la période coloniale, la France a cherché à mettre en place un monopole fiscal sur l’opium. Elle a dû renoncer à ce monopole dans les territoires du Nord et elle a admis, dès 1895 que les H’mongs et les Yaos puissent continuer à cultiver le pavot. En 1971, le Royaume, alors indépendant, abandonna le monopole fiscal au profit de la prohibition afin de répondre aux nouvelles exigences internationales. Instruit de l’échec de ses prédécesseurs, le législateur admit cependant que les H’mongs et les Yaos âgés de plus de 40 ans puissent continuer à cultiver l’opium nécessaire à leur usage. L’annonce de cette loi provoqua des troubles tels qu’on dû renoncer à l’appliquer. A son tour, depuis 1985, le Gouvernement communiste du Laos cherche à supprimer cette culture. Mais les moyens manquent pour aider les paysans et le PNUCID s’orientent vers la répression plutôt que l’assistance aux populations productrices. Cette politique court à l’échec.

 

 

 

Bibliographie:

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